Le téléphone a sonné pendant que je mangeais. Je suis sorti pour répondre, dans le froid, alors que la cabine était chaude et que personne ne m’y forçait. Ce n’est qu’après avoir raccroché que j’ai compris pourquoi : je m’étais éloigné pour qu’il n’entende pas. Un camion n’entend rien, je le sais. Ça ne m’a pas empêché de baisser la voix.

Depuis, j’ai rassemblé ses papiers dans une pochette plastique. La carte grise, les factures, le carnet d’entretien — des écritures qui ne sont pas les miennes, les mains qui l’ont eu avant moi et que je ne connaîtrai jamais. Je ne l’ai que depuis quelques semaines, mais quelques semaines suffisent quand c’est le premier camion qui porte mon nom. J’ai classé tout ça dans l’ordre, trop soigneusement pour que ce soit innocent. Une semaine a passé depuis que j’ai entouré la date ; c’est tout ce que les semaines savent faire.

J’ai aussi vérifié les pressions, que rien ne me demandait de vérifier. Refait le niveau d’AdBlue avant la jauge. Resserré une vis du marchepied qui jouait depuis le premier jour et que je n’avais jamais pris le temps de reprendre. Je me dis que c’est de l’entretien normal. Je ne me crois qu’à moitié, mais à moitié, ça suffit pour ce soir.

— Tonton Gzav