Le carnet dit 350 km sans histoires. C’est vrai. C’est aussi un mensonge, du genre qu’on fait par omission, en regardant ailleurs pendant qu’on signe.
Je ne sais pas exactement comment c’est arrivé. Un menu, un réglage, quelque chose dans la nouveauté de ce camion que je n’ai pas compris. La bride des 90, celle qui tient un poids lourd à sa place depuis toujours, a sauté. Pas volontairement. Ou alors si peu que je préfère croire le contraire. Je m’en suis rendu compte dans une descente, après les montagnes, quelque part entre Gênes et Bologne, à une heure où il n’y a plus personne pour témoigner de quoi que ce soit.
La route était sèche, vide, noire. Et l’aiguille est allée où elle n’aurait jamais dû aller. 154. Plusieurs tonnes lancées à 154 dans le noir, et le tableau de bord n’a pas protesté. C’est ça qui me fait peur avec le neuf : il ne proteste jamais. Il obéit. L’Actros, lui, m’aurait rappelé à l’ordre par principe, en vieille bête honnête qui connaissait sa place. Celui-là n’a pas de place. Il fait ce qu’on lui demande, même les choses stupides, surtout les choses stupides.
Je n’en suis pas fier. Ou alors trente secondes, et ce sont ces trente secondes-là que je ne peux avouer à personne d’autre qu’à cette page. J’ai remis la bride. Je ne le referai pas. Probablement. Le carnet continuera de dire sans histoires, et je le laisserai mentir à ma place.
