Un jeune m’a appelé. Il a voulu savoir si le moteur fumait au démarrage, si l’embrayage était d’origine, le genre de questions qu’on pose quand on s’apprête à mettre tout ce qu’on a dans une seule chose. J’ai répondu honnêtement, parce qu’on ne ment pas à quelqu’un qui débute. Ça s’entend tout de suite, un débutant. Ça parle vite et ça écoute trop. Il s’appelle Eivind ; il me l’a dit 2 fois, comme on répète une chose à laquelle on tient.

Je n’ai pas eu à me souvenir de mon premier camion : c’est lui. Je l’ai depuis quelques semaines à peine, le premier qui soit vraiment à moi après des années passées au volant de ceux des autres. Pour ce gamin, ce sera le sien, le tout premier. La même tôle, le même vertige du début, à des années d’écart. Je n’ai rien dit de tout ça au téléphone ; on ne dit pas ces choses-là à un inconnu pressé.

Alors je note, pour lui, ce que je suis seul à savoir. Que la jauge de gauche ment de 10 quand il fait chaud. Qu’il faut un coup de genou dans la portière en hiver. Que le siège tient si on ne touche pas à la manette du fond. C’est idiot, il l’apprendra de toute façon. Mais j’aime autant qu’il l’apprenne sans s’inquiéter. Le calendrier, lui, ne note rien. Il se contente de se rapprocher.

— Tonton Gzav