On m’a fait monter dans un camion neuf cette semaine. Tout y est lisse, tout s’allume, rien ne grince. Le siège m’a accueilli sans rien savoir de mon dos ; l’écran m’a souhaité la bienvenue par mon prénom que quelqu’un avait tapé pour moi. Ça sentait le plastique tiède et l’argent que je n’ai pas encore.
J’aurais dû être content. C’est ce qu’on achète, après tout : du neuf qui ne vous trahira pas avant longtemps. Mais je suis resté là, les mains sur un volant qui ne savait rien de moi, à penser à l’autre, dehors, avec sa jauge qui ment et sa portière qui veut un coup de genou. On ne quitte pas une machine, je me répétais. Une machine ne sent rien, ne compte pas les jours, ne regarde personne partir. Je me le répétais fort, signe que je n’en croyais pas un mot. Il restait 9 jours.
J’ai failli annuler. La phrase était prête, polie, lâche — « finalement je vais réfléchir ». Je ne l’ai pas dite. Parce qu’au fond, ce camion neuf, c’est la suite, et la suite est la seule chose qu’un routier n’a pas le droit de refuser. L’ancien m’a appris le métier ; le neuf me laissera l’exercer encore quelques années. C’est une trahison raisonnable. Ce sont toujours les raisonnables, les pires.
