Je ne sais jamais où je dormirai dans 3 jours. Le cabotage, c’est ça : un chargement en appelle un autre, une frontière en cache une troisième, et on se réveille un matin en se demandant dans quelle langue commander le café. J’ai vu défiler du gris, du soleil, de la neige et des péages, dans un désordre que je ne maîtrise pas et que j’ai cessé de vouloir maîtriser. Le paysage, lui, ne s’attache à rien. Il a raison.

Le seul pays où j’habite vraiment, c’est lui. La couchette sent pareil qu’on soit au bord d’un fjord ou dans un embouteillage du sud. La jauge ment de la même façon sous toutes les latitudes. Où que la route me jette, la cabine reste le même mètre carré familier, et c’est peut-être ça qu’on appelle être chez soi : non pas un lieu, mais la seule chose qui ne change pas pendant que tout le reste change. Je commence à mesurer ce que ça veut dire, le perdre.

Ce soir je me suis arrêté quelque part — je serais bien en peine de situer ça sur une carte sans regarder. J’ai essuyé les phares à la main avant de couper le moteur. Un chiffon, de la buée, 2 minutes. On ne lustre pas un camion pour la route ; on le lustre pour autre chose qu’on ne s’avoue pas. Il restait 18 jours sur le calendrier. Eux non plus, je ne sais pas dans quel pays ils tomberont.

— Tonton Gzav