Le rendez-vous était fixé en milieu de matinée, sur le parking d’un concessionnaire Mercedes, à quelques kilomètres de chez lui. La veille, ils avaient passé le camion au dernier contrôle — vidange, freins, le tampon sur le carnet qui atteste qu’un homme en blouse a regardé sous le capot et n’a rien trouvé à redire. Il méritait de partir avec un certificat de bonne santé. C’était la moindre des choses.
Eivind m’attendait, les mains dans les poches, avec cette tête des gens qui n’osent pas encore croire à leur chance. Il a tourné autour du camion 3 fois avant de me serrer la main. Je connais ce tour-là ; je l’ai fait, il y a quelques semaines qui me semblent déjà une autre vie. Je lui ai donné les clés et la feuille pliée — la jauge qui ment, le genou dans la portière, la manette du fond qu’on ne touche pas. Il a lu ça comme une lettre d’amour, ce qui, à bien y réfléchir, n’était pas faux.
J’ai signé là où il fallait signer. C’est à ce moment-là, et pas avant, que le mot est devenu vrai : vendu. Un mot court pour quelque chose qui ne l’est pas. Le calendrier était à zéro ; il n’avait plus rien à compter. Le camion a démarré du premier coup, pour lui aussi, et je l’ai regardé s’éloigner vers une vie que je ne verrai pas. Puis je me suis retourné vers la mienne. Quelque part au sud, un camion neuf attend, qui ne sait encore rien de mon dos ni de mes manies. Je vais lui apprendre. Je n’ai pas les mains vides : j’ai d’autres clés, dans l’autre poche.
