Ce matin, j’ai tendu les clés à un gamin qui regardait déjà l’Actros comme sa chose. J’ai signé, je suis descendu, et pendant exactement le temps qu’il faut pour traverser un parking, j’ai eu les mains vides. C’est ça que personne n’a compris pendant tout le mois : les mains vides ne durent que le temps d’une traversée de parking.
De l’autre côté, il y avait l’autre. Neuf. Un Volvo FH qui sortait d’usine et qui n’avait jamais appartenu à personne. Je le dis comme une évidence, mais c’est vertigineux : ce volant n’a connu aucune main avant la mienne. Aucun inconnu n’a usé ses boutons, transpiré sur son siège, juré dans sa cabine. Il sent le plastique, l’apprêt, la chose qui n’a encore jamais été déçue.
L’Actros, c’était une vieille créature qui acceptait tout en silence parce qu’elle savait que personne n’écouterait ses plaintes. Le Volvo, lui, me pose des questions. Il a des écrans là où l’autre avait des interrupteurs, des menus que je ne comprends pas, une intelligence qui s’allume avant moi le matin. Je le regarde avec la méfiance qu’on réserve aux choses trop neuves pour être honnêtes. Je regrette déjà les boutons.
Mais il a démarré du premier coup, comme l’autre l’avait fait pour le gamin. Et pour la première fois depuis vingt-huit jours, je peux dire le mot que j’ai gardé tout ce temps sans le prononcer : ce n’était pas une fin. C’était ça. Mains pleines.
